La réponse du berger à la bergère

4 06 2010

« Vous voulez qu’on abandonne le secret bancaire? Ok mais dans ce cas là, on a beaucoup de choses à balancer ». C’est en quelque sorte ce qu’a fait comprendre le Luxembourg à la France cette semaine avec le rapport de la police sur l’affaire Karachi. Il faut juste préciser que la police  grand-ducale n’est pas la plus prompte à communiquer sur les affaires importantes (pour les autres, son site regorge d’informations inintéressantes, comme celle-là). Et les relations entre la police et les journalistes sont beaucoup plus froides, voire glaciales, qu’en France. Alors un rapport qui met nommément en cause le président de la République française dans la constitution d’une société offshore qui a permis le financement occulte de la politique en France, ça ne fuite pas sans raison.

Depuis la crise financière, les relations entre la France et le Luxembourg ne sont pas vraiment au beau fixe. Surtout depuis que Nicolas Sarkozy a trouvé les coupables tout désignés à cette crise: les paradis fiscaux. Une catégorie dans laquelle l’épisodique avocat d’affaires range aisément le Luxembourg. Le président français est donc en tête de file, avec l’Allemagne, pour demander l’abandon du secret bancaire en Europe. Un secret qui facilite l’évasion fiscale qui cause tant de dégât aux finances de l’Etat français.

Or, des négociations sur l’échange automatique d’informations en matière fiscale (ce qui signifie fin du secret bancaire) ont recommencé en décembre dernier. Le Luxembourg tient mordicus au système actuel. Le secret bancaire est l’un des piliers de sa place financière qui, mine de rien, a pris un sacré coup avec la crise.  Le gouvernement refuse de faire plus de concession que ce qui a déjà été fait pour sortir de la liste grise de l’OCDE. Au niveau européen, le Luxembourg estime avoir déjà donné. Car la question du secret bancaire avait déjà été débattue début des années 2000. Des discussions serrées où les trois pays qui voulaient maintenir le secret bancaire (la Belgique, l’Autriche et le Luxembourg) ont réussi à sauver les meubles. Pour cela, ils se sont  engagés à élever l’imposition de l’épargne des non résidents jusqu’à 35% en juillet 2011 et à reverser les trois quart de cette taxe sur les revenus de l’épargne au pays de résidence des titulaires de comptes.

Mais la crise financière a changé la donne. Et, cette fois, les grand pays comme la France et l’Allemagne semblent bien décidé à mettre totalement fin au secret bancaire. Alors depuis décembre dernier, le Luxembourg organise sa défense.  Il a déjà fait clairement comprendre à ses partenaires européens lors des discussions de décembre qu’il ne lâcherait pas le secret en contrepartie de broutilles. Le ministre des Finances, Luc Frieden,  a multiplié les rencontres et les interventions pour diffuser le point de vue luxembourgeois. Si bien qu’aujourd’hui, il bénéfice d’un profond respect sur la place financière luxembourgeoise. Jacques de Saussure, patron de la banque privée suisse Pictet, qui a fait du Luxembourg sa deuxième place forte, expliquait encore ce mercredi toute la confiance qu’il avait en Luc Frieden pour défendre les intérêts de la Place.

Le même jour, c’est une autre carte que semble avoir jouer le Luxembourg. Le site Mediapart a révélé le fameux rapport de la police luxembourgeoise qui met en cause Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy dans la création d’une société luxembourgeoise destinée à financer, ni vu, ni connu, la campagne de 1995. Comme quoi, Nicolas Sarkozy n’a pas toujours été contre le secret bancaire. C’est via cette société Heine qu’auraient transitées les commissions, légales jusqu’en 2000, sur des contrats d’armement, notamment de la DCN. Ce qui étaient moins légales, ce sont les rétrocommissions versées depuis 1995 selon le rapport de la police grand-ducale. Des rétrocommissions liées au contrat d’armement avec le Pakistan, ce qui nous conduit à l’attentat de Karachi. « Une partie des fonds qui sont passés par le Luxembourg reviennent en France pour le financement de campagnes politiques françaises », note même le rapport.

L’info aurait pu faire l’effet d’une bombe politique en France.  Au Luxembourg, l’article de Mediapart a été repris in extenso par le journal Tageblatt qui a consacré trois pages à l’affaires jeudi. Le Tageblatt a fait réagir Jean-Claude Juncker sur la publication de ce rapport. La réponse du Premier ministre a été simple: « Le Luxembourg s’est conformé aux strictes procédures de transparence qui prévalent, notamment en matière fiscale, dans les relations entre les Etats ». La réponse du berger à la bergère, en somme. Tu veux la transparence en matière fiscale, et bien tu auras toute la transparence.

Bon, l’affaire ne tournera pas au scandale d’Etat. L’article de Mediapart a été repris sur Rue89 et plusieurs médias internet ou papier. Mais rien à la télé. Quelques réactions de seconds couteaux de l’opposition, un contre article dans Le Monde et c’est tout. Pour ceux qui veulent approfondir le thèse développée dans l’article de Mediapart, le livre des journalistes Fabrice Lhomme et Fabrice Arfi sur les attentats de Karachi a été autorisé à paraître. Il s’appelle le contrat.

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